Bénin : le harcèlement sexuel dans l’éducation, un frein Á  la scolarisation des filles

Bénin : le harcèlement sexuel dans l’éducation, un frein Á  la scolarisation des filles


Date: February 27, 2015
  • SHARE:

Cotonou, 27 février: Au Bénin, le harcèlement sexuel des filles Á  l’école est un phénomène courant. D’après une étude sur l’apprentissage participatif entre élèves concernant des jeunes filles de 11-19 ans et des parents, 53% des élèves du primaire et du secondaire ont déclaré avoir subi des attouchements inappropriés, des pressions, avoir été contraints de supporter des blagues Á  connotation sexuelle ou ont été tout simplement témoins de ces attitudes. Environ la moitié des petites béninoises sont scolarisées mais beaucoup arrêtent l’école avant la fin du cycle primaire ou secondaire. Et 43 % des élèves du secondaire et 80% du primaire disent connaître des filles qui ont abandonné l’école en raison de violences sexistes.

Maryse Glèlè-Ahanhanzo, chargée de programme du Réseau ouest africain pour l’édification de la paix au Bénin (WANEP-Bénin), estime que le harcèlement sexuel en milieu scolaire est un des facteurs conduisant Á  la déscolarisation des filles. Les autres conséquences de cette forme de violence peuvent être le dégoÁ»t pour la matière enseignée par l’auteur du harcèlement, la baisse dans les performances scolaires, la crainte et la peur d’aller Á  l’école et finalement l’abandon pur et simple des études.

Engagé dans la lutte contre le harcèlement sexuel en milieu scolaire, le Réseau des femmes africaines ministres et parlementaires (REFAMP-Bénin) pour la défense et la préservation des droits des femmes s’est lancé en 2014 dans une croisade contre l’exclusion de la jeune fille de l’éducation. La présidente du REFAMP-Bénin, Rafiatou Karimou, ancienne ministre des Enseignements primaire et secondaire affirme que son organisation s’est battue contre le phénomène de violences faites aux femmes, y compris contre le harcèlement sexuel, notamment en milieu scolaire. «La femme est un être humain Á  part entière Á  prendre en compte dans le développement national. On ne peut pas l’exclure du processus de développement national. C’est pourquoi, nous nous battons contre les violences faites aux femmes incluant le harcèlement sexuel qui pousse les jeunes filles hors de l’école, » ajoute-t-elle.

Le phénomène est récurrent dans les départements du Mono au sud-ouest du Bénin et au Couffo, autre département au sud-ouest du pays et l’immunité y est érigée en maître. Les auteurs de ce harcèlement sexuel sur les filles scolarisées sont majoritairement des enseignants. Les jeunes filles victimes du harcèlement sexuel en milieu scolaire souffrent d’en faire l’objet. L’une d’elle, Justine, âgée de 14 ans, élève en classe de quatrième, raconte sa pénible expérience : «L’année dernière, j’ai fréquenté un complexe très connu Á  Lokossa, une commune du département du Mono. Mais le malheur a voulu que le directeur du collège me fasse des avances que j’ai refusées. Cela a été le début de tous mes problèmes dans cet établissement scolaire. Des rendez-vous sur rendez-vous donnés, des messages par personnes interposées, des enveloppes contenant de l’argent, ne cessaient de me parvenir et tout cela dans le seul but que je succombe Á  ses avances. Après les travaux dirigés, le soir, il demandait Á  me parler et ce jusqu’Á  tard pour des raisons toujours futiles ».

Ne sachant pas comment réagir, elle demande conseil Á  des amies de classe. «Quand le directeur a su que j’en avais parlé Á  certaines amies de classe, il a commencé Á  les faire payer. En dehors de ces amis, je n’avais plus personne Á  Lokossa puisque mes parents vivent ailleurs. Bizarrement, lorsque les résultats sont tombés, ces amies Á  qui je m’étais confiées n’ont pas obtenu leur diplôme et ont été renvoyées de l’école », raconte-t-elle en pleurant.

Elle a subi les pressions jusqu’Á  la fin de l’année. «Je vous assure que cela a été très difficile pour moi de surmonter tout cela. Je voulais demander aux autorités compétentes de mener des enquêtes afin d’épurer le milieu scolaire de ces harceleurs mais il me fallait d’autres témoignages et les filles que j’approchais, bien que directement concernées, n’ont jamais voulu dénoncer cette pratique qu’elles ont régulièrement subie. »

Les avis divergent quant Á  la responsabilité du harcèlement sexuel. Si pour certains, les enseignants sont directement responsables, d’autres refusent d’y voir une forme de violence envers le genre et estiment que les filles sont les principales responsables de ce qui leur arrive : «Selon moi, le harcèlement sexuel en milieu scolaire est le fait qu’une élève poursuit un enseignant de ses assiduités pour l’attirer dans ses filets et ainsi obtenir de meilleures notes. Et ce phénomène est de plus en plus observé dans nos établissements puisque la majorité des acteurs du monde scolaire sont des jeunes », observe Eric Agbanzo, jeune enseignant dans l’une des écoles de Lokossa.

Il poursuit en disant que «soit c’est l’enseignant qui a un désir charnel et qui veut se satisfaire ou une élève qui tombe éperdument amoureuse de son maitre et qui voudrait, par la suite que ce dernier lui serve de tremplin pour son passage en classe supérieure ». Eric Agbanzo avoue qu’il a été plusieurs fois victime de harcèlement sexuel de la part d’élèves: «J’ai été deux ou trois fois harcelé sexuellement au cours de ma modeste carrière d’enseignant et si je n’avais pas été vigilant, j’aurais pu me retrouver sur la touche aujourd’hui ».

Des sanctions sont pourtant prévues pour le harcèlement sexuel mais aucun auteur de ce délit n’a été jusqu’ici sanctionné car les victimes n’ont pas le courage de porter plainte ou quand elles le font, elles subissent des menaces et finissent par retirer leur plainte. Pour preuve, dans une école privée de Lokossa, une fille a été victime de harcèlement sexuel puis de viol de la part d’un enseignant. Après en avoir parlé Á  ses parents, ces derniers ont porté plainte auprès de l’administration de l’école. Et celle-ci a étouffé l’affaire.

«Souvent, les directeurs d’école et les membres de l’administration sont impliqués. Il n’est donc pas possible de dénoncer ces choses dans notre école, » confie un élève de 18 ans, scolarisé Á  Dogbo, commune du département du Couffo.

Les filles qui dénoncent le harcèlement sexuel dont elles font l’objet sont souvent accusées d’avoir aguiché l’enseignant et peuvent être forcées par leurs parents Á  abandonner l’école.
«Il y a au Bénin une loi qui protège les victimes et les témoins. Nous organisons des séances de sensibilisation pour rassurer les filles, leur parler des sanctions possibles et les encourager Á  porter plainte. Nous avons eu également Á  mettre en Å“uvre un projet intitulé : lutte contre le harcèlement sexuel en milieu scolaire et sur le lieu de travail. Avec l’aide des élèves d’une école des métiers d’arts, nous avons réalisé des tableaux qui portent sur le phénomène ainsi que la conduite Á  avoir pour que les auteurs soient sanctionnés », confie Maryse Glèlè-Ahanhanzo.

Conscient du non-respect des droits de la femme et de l’enfant et particulièrement de la persistance des actes de violence Á  l’endroit de ces dernières, l’Etat béninois s’est engagé dans la lutte contre ce fléau Á  travers la ratification de certaines conventions internationales, notamment la Convention relative aux droits de l’Enfant et la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination Á  l’égard des femmes. Sans compter les lois votées et promulguées au niveau national telles que la loi n ° 2006-19 du 05 septembre 2006 portant sur la répression du harcèlement sexuel et la protection des victimes.

En vertu de la nouvelle loi, les juges peuvent prononcer des mesures spéciales d’assistance et de garde pour les enfants victimes de harcèlement sexuel, notamment le placement dans une nouvelle structure éducative habilitée Á  cette prise en charge et le versement d’une allocation financière aux victimes mineures. Ces mesures spéciales en faveur des enfants victimes de harcèlement sexuel peuvent être révisées Á  tout moment par le juge Á  la demande des parents de l’enfant ou de la personne qui en a la garde.

Par rapport aux sanctions judiciaires, Maryse Glèlè-Ahanhanzo précise que le harceleur et (ou) le complice risque une lourde amende et une peine d’emprisonnement d’un Á  deux ans. Le double de la peine est prononcé en cas de récidive. Celui qui a connaissance d’un cas de harcèlement sexuel et qui ne le dénonce pas est puni d’une peine d’emprisonnement d’un mois Á  un an et d’une amende lourde.

Les autorités en charge de l’éducation ont également pris des mesures afin que les auteurs de harcèlement sexuel soient punis. En témoigne l’arrêté interministériel N °2003 16 /MEPS/ METFP, portant sur les sanctions Á  infliger aux auteurs de violences sexuelles dans les écoles et établissements d’enseignement secondaire général, technique et professionnel. Selon les dispositions de cet arrêté, l’éducateur reconnu coupable de harcèlement sur une apprenante écope d’une mise Á  pied avec suspension de salaire pour une durée de 15 jours. En cas de récidive, il lui est infligé une mise Á  pied avec suspension de salaire pour une durée d’un mois.

L’éducateur reconnu auteur de grossesse, Á  la suite d’une relation avec une apprenante, doit quant Á  lui craindre fortement pour sa poche et sa carrière. Eu égard aux dispositions de l’arrêté, il est temporairement exclu de ses fonctions pour une durée de six mois avec suspension de salaire. Au cas où cette sanction paraît insuffisante et qu’il récidive, il est révoqué de ses fonctions sans suspension des droits Á  la pension. Mais pour ceux qui n’ont pas droit aux pensions comme les enseignants communautaires et vacataires, ils doivent déjÁ  chercher une autre destination car la sanction applicable est la résiliation sans condition de leur contrat, sans préjudice de poursuites judiciaires dont l’initiative doit être prise par le directeur d’école ou le chef d’établissement dans les cas graves comme le viol ou encore l’avortement clandestin pour ne citer que ceux-lÁ .

Les lois existent donc contre le harcèlement sexuel mais il faut désormais inciter les victimes Á  aller de l’avant avec leur plainte. Et ça, ce n’est pas une mince affaire.

Isabelle OTCHOUMARE est journaliste radio au Bénin. Cet article fait partie du service d’information de Gender Links qui apporte des perspectives nouvelles Á  l’actualité quotidienne.


Comment on Bénin : le harcèlement sexuel dans l’éducation, un frein Á  la scolarisation des filles

Your email address will not be published. Required fields are marked *