Trafic humain : «Moi Sabrina, vendue par ma mère… »


Date: January 1, 1970
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«Je m’appelle Sabrina*. J’ai 19 ans et je suis une travailleuse du sexe. Ma vie a basculé le jour où ma maman m’a vendue à un homme. A l’époque, je n’avais que 16 ans et demi. Je me souviens que c’était un soir d’été. L’inconnu était là, planté au milieu de notre salon. Nous habitions alors une maison à Batterie Cassée, un des faubourgs de Port-Louis, capitale de Maurice. Son regard insistant m’a tout de suite mis mal à l’aise.
 
– Voici ma nièce, a dit ma mère à l’inconnu. Elle paraît très jeune. On ne dirait pas qu’elle vient d’avoir 18 ans.
 
C’était la première fois que je voyais maman mentir de façon aussi éhontée. Sur le coup, je n’ai rien dit. D’ailleurs, je n’en ai pas eu l’occasion. Maman m’a tout de suite demandé d’aller dans ma chambre où elle m’a rejointe quelques instants après. Elle m’a ensuite expliqué que l’homme allait me faire «certaines choses» et comment je devais réagir. Ce soir-là, cet homme m’a ravi ma virginité. Et pour me récompenser de ma «docilité», ma mère m’a remis 400 roupies. Je n’avais que faire de cet argent. Je me sentais sale. Je me dégoûtais. J’ai pleuré… jusqu’à m’endormir.
 
C’est à partir de ce soir-là que j’ai commencé à détester ma mère. Le fait qu’elle en avait bavé dans la vie n’était pas une raison pour me forcer à faire des choses que je ne voulais pas. Qu’elle ait été abandonnée par mon père ne justifiait en rien son attitude. Qu’elle se soit ensuite mise en concubinage avec un autre homme, un alcoolique qui la battait presque tous les soirs et qu’elle a quitté par la suite – ne l’excuse pas également. Je la haïssais encore plus quand elle me disait que je pourrais dorénavant vivre comme toutes les filles de mon âge.  
 
– Tu pourras avoir un téléphone portable, des vêtements à la mode… Nous n’allons plus avoir des difficultés financières, me disait-elle.
C’est ce même argument qu’elle a utilisé plusieurs semaines avant que l’inconnu ne débarque chez nous. Jusque là, je n’avais pas saisi toute la portée de ses paroles.
 
Depuis, des inconnus ont défilé chez nous. Tous les soirs. Des gros, des minces, des jeunes, des moins jeunes. Parfois, je me faisais un «client», deux, voire six au cours d’une seule soirée. Quand je me plaignais, ma mère me frappait. Le plus étonnant, c’est que je ne savais pas combien ils payaient pour coucher avec moi. Ce qui m’a poussée un soir à poser directement la question à l’un d’eux.  
– 2 500 roupies, a-t-il répliqué.
 
Et dire que maman ne m’avait remis que 800 roupies! Curieusement, cette révélation ne m’a guère étonnée. Quand j’ai eu 18 ans, j’ai quitté la maison. Et j’ai continué à exercer comme travailleuse sexuelle.
 
Comme moi, il y a tant d’autres filles qui sont dans la même situation. Je pense particulièrement à une amie de 15 ans. Quand elle s’est plainte à la police, on ne l’a pas crue. Les policiers ont préféré prêter foi à sa mère, qui a déclaré pour se défendre, que sa fille n’avait pas toute sa tête. Tout récemment, j’ai appris que maman a poussé ma petite sœur, qui n’a que 13 ans, à pratiquer le travail sexuel.
 
J’ai eu beau tourner et retourner la question dans ma tête, mais je n’arrive toujours pas à comprendre comment une mère peut faire une chose pareille à ses enfants. Si elle ne m’avait pas influencée, aujourd’hui, j’aurais sans doute mené une vie normale. Les gens ne m’auraient pas traitée comme une «malpropre». On m’aurait respectée. Je ne souhaite à personne de vivre ce que j’ai vécu».
 
L’histoire de Sabrina n’est pas un cas isolé. Selon le travailleur social Siegfried Samuel, le trafic humain – qui implique que les victimes soient forcées ou trompées par des stratagèmes qui les mènent vers le travail sexuel, la mendicité ou le travail manuel – est plus courant que l’on y croit. «Il y a plusieurs mères de famille, parfois des tantes, qui poussent leurs filles ou nièces à se prostituer. J’ai même dénoncé certains cas à la police», affirme-t-il. Il avance qu’il y a aussi des femmes enceintes qui vendent leurs enfants alors que ceux-ci sont encore dans leur ventre.
 
Un autre exemple flagrant de trafic humain à Maurice: certains parents obligent leurs enfants à mendier dans les rues. Les autorités mauriciennes ne sont pas insensibles à ce drame découlant de la misère et de la promiscuité. Le Combatting of Trafficking in Persons Bill, un projet de loi contre le trafic humain, a été présenté, il y a quelques semaines à l’Assemblée nationale. Dès que la loi entrera en vigueur, ceux trouvés coupable de trafic humain seront passibles d’une peine pouvant aller jusqu’à 15 ans d’emprisonnement. La prise en charge des victimes est aussi prévue dans cette législation.
 
Ces dispositions sont en ligne avec deux des objectifs du Protocole de la Communauté pour le Développement de l’Afrique australe (SADC) sur le Genre et le Développement, notamment son article 11, clause 1 (d) qui spécifie qu’il faut protéger les fillettes de l’exploitation économique, du trafic et de toutes formes de violences, incluant l’abus sexuel, et son article 20, clause 5 (a) qui stipule que d’ici 2015, les Etats membres doivent voter et adopter des dispositions légales spécifiques pour prévenir le trafic humain et fournir des services adaptés aux survivants avec l’objectif de les réintégrer socialement. Si chaque pays membre respecte ces conditions, un pas sera franchi. Mais il restera encore beaucoup à faire pour combattre ce mal qui ronge nos quartiers difficiles à Maurice, notamment dans l’application de la loi. Pour obtenir des résultats probants, il est impératif que la société civile prête main forte aux autorités. C’est n’est qu’ensemble qu’on pourra y arriver.
 
Christina Vilbrin est journaliste à Maurice. Cet article fait partie du service de commentaires et d’opinions de Gender Links qui apporte des perspectives nouvelles à l’actualité quotidienne.
 
 
 


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