Mada: Des victimes de viols conjugaux subissent en silenc

Mada: Des victimes de viols conjugaux subissent en silenc


Date: December 15, 2021
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By Patricia Ramavonirina

Antananarivo, 15 December : Un phénomène persistant mais souvent méconnu. Les viols conjugaux ne cessent de gagner de l’ampleur à Madagascar, sans que les victimes les considèrent ainsi. Dans la plupart des cas, les survivantes les classent comme des formes de violences conjugales. Le viol définit tout rapport sexuel imposé ou sans consentement. Les pratiques sexuelles non acceptées, dont imposer sa partenaire à faire une fellation, une sodomie ou un plan à 3 ou encore à regarder des films pornographiques, à assister aux ébats sexuels de son conjoint, à fumer ou à prendre de la drogue, etc., en font également partie.

De nombreuses victimes témoignent avoir subi l’un ou plusieurs de ces cas de viol conjugal. « Quand j’ai mes règles, mon mari me force à faire de la sodomie sous prétexte qu’il ne peut pas attendre une semaine sans sexe. Cette pratique me fait mal puisqu’il est très brutal au lit. Cela me traumatise même, surtout qu’il l’exige toutes les nuits pendant mes 7 jours de menstruation», nous confie Nirisoa Andria (nom d’emprunt), téléopératrice à domicile résidant dans un quartier populaire d’Antananarivo. Pourtant, cette jeune femme âgée de 26 ans, mère de 2 enfants, n’ose parler de ce qu’elle subisse, par peur d’être abandonnée par son mari et pointée du doigt par la société.  Elle endure ce cas de viol conjugal depuis maintenant 2 ans.

Pour sa part, Violette R., mère au foyer, subit un autre cas de viol conjugal depuis sa grossesse. « Je suis enceinte de 8 mois. Mon mari et moi avions l’habitude d’avoir des rapports sexuels 3 ou 4 fois par semaine. Maintenant que j’ai un gros ventre, il refuse de me toucher. Par contre, il exige que je lui fasse une fellation presque quotidiennement, jusqu’à ce qu’il jouisse. Des fois, ça prend jusqu’à 15 minutes. Il me menace de voir ailleurs si je refuse de le faire », s’attriste cette mère de famille. « Je crains que ce calvaire s’enchaîne jusqu’à mon accouchement, avec les 3 mois de sexe interdit », ajoute-t-elle.

Même si leurs cas se diffèrent, ces 2 femmes mariées se ressemblent par le fait que leur calvaire s’est intensifié durant la crise sanitaire. C’est également le cas de S.P.M. (initial), travaillant dans une agence de communication dans la ville d’Antananarivo. « Tout a commencé durant la période de confinement lié au coronavirus en avril 2020. Présent à la maison presque 24 heures sur 24, il a pris gout à regarder des films pornographiques durant des heures. Il m’impose souvent de les regarder ensemble et d’ensuite pratiquer les actes, même si je n’en ai pas envie. Un jour, il m’a demandé de faire un plan à 3 avec son collègue, mais j’ai refusé. Il m’a menacé de le faire sans moi », révèle la jeune épouse. Cependant, ces femmes n’ont jamais pensé porter plainte ni dénoncer ce qu’elles subissent.

Aucune plainte spécifique à la Police

« La saisine de la Police pour viol conjugal est rare, voire inexistante. Les cas y afférents se dévoilent au fur et à mesure des enquêtes sur les violences conjugales, menées par les officiers de Police judiciaire (OPJ). En fait, les victimes ignorent qu’elles subissent du viol. Elles pensent qu’avoir un rapport sexuel avec son mari est un devoir conjugal ». Le Commissaire Fidy Andriamiandra, Chef de service central auprès de la Police des Mœurs et de la Protection des Mineurs (PMPM), l’affirme. « Les victimes pensent que leurs maris vont chercher ailleurs si elles refusent de les satisfaire sexuellement. Cela constitue leur principale crainte. Si l’adultère se présente vraiment, elles se culpabilisent et pensent que c’est de leur faute. Cette situation pourrait également expliquer l’absence de plaintes pour viol conjugal », ajoute le Point focal de lutte contre les violences basées sur le genre (VBG) auprès de la Police nationale, le Commissaire  Mandimbin’ny Aina Randriambelo. Par contre,  l’OPJ définit les infractions commises suite aux enquêtes, sans que les victimes portent plainte. Le service de la PMPM dans la Capitale, localisé à Anosy et à Tsaralalàna, enregistre en moyenne une quinzaine de cas de violences conjugales par jour. Bon nombre des cas dissimulent des viols conjugaux.

Sous les statistiques « zéro » se cachent d’autres problématiques, dont l’absence de dénonciation, la méconnaissance des droits ou encore l’obligation inachevée de l’Etat à vulgariser les lois en vigueur. Le cycle de violence commence par des cas psychologiques et moraux, avant qu’ils aboutissent à des violences physiques et sexuelles. « Pour les victimes, leur situation est normale par rapport à la perception de la société sur une femme mariée et la représentation sociale sur ses rôles, attitudes et comportements. De plus, les femmes victimes de violences sont souvent dépendantes des auteurs. Elles se soucient plutôt de l’entrée d’argent et non sur leurs souffrances. Elles sont en effet contraintes de gérer les viols et se sacrifient », constate le Commissaire Randriambelo.

Les personnes vulnérables économiquement sont les plus détruites par les violences conjugales, y compris les viols perpétrés par leurs conjoints. Celles qui ont une capacité de résilience, plus précisément une autonomie financière, arrivent à en gérer les conséquences. Néanmoins, toutes les circonstances les imposent d’endurer. A Madagascar, les femmes divorcées sont très mal vues, tout comme les femmes victimes de violences. « On vit avec la culture de la honte. Les victimes  sont souvent pointées du doigt comme à l’origine de leur malheur ». A cela s’ajoutent les représailles des belles-familles et l’absence de soutien de leurs propres familles, lesquelles passent leur honneur avant le bonheur de leurs proches.

Des sensibilisations et ripostes

Outre la réception des plaintes, les enquêtes et les poursuites judiciaires, la Police nationale mène régulièrement des activités de sensibilisations sur les VBG, y compris le viol conjugal. Les femmes victimes de violences conjugales osent briser le silence et porter plainte quand  les époux touchent leurs enfants ou encore quand leurs progénitures sont exposés ou emmenés chez leurs rivales. Toutefois, elles retirent leurs plaintes après avoir été au courant que les infractions pourraient emprisonner leurs maris. Raison pour laquelle la Police effectue diverses procédures, dont la sommation interpellatrice de 15 jours histoire de régler les conflits conjugaux. Aussi, la Police cible les élèves des lycées dans les sensibilisations, entre autres pour présenter les formes de VBG et les instances à consulter pour les signalements.

Pour sa part, Gender Links pilote depuis 2013 un projet d’entrepreneuriat, visant à offrir aux survivantes des VBG l’opportunité d’être économiquement indépendantes et de faire des choix de vie positifs. Cette initiative repose sur une approche intégrée comprenant le développement personnel, la confiance en soi, la prise de décision, la gestion d’entreprise, le développement d’un business plan, l’utilisation de la nouvelle technologie de l’information et de la communication ou encore la mise en réseau et la lutte contre les inégalités du genre. En 2020, Gender Links Madagascar (GLM) a pu accompagner, outiller et financer 185 femmes survivantes, bénéficiaires du projet « sunrise business revival ». Ce dernier vise à lutter contre la précarité de ces femmes, en temps de Covid 19.

Cette année 2021, GLM a accueilli la nouvelle cohorte de 326 bénéficiaires répartis dans 14 Communes Centres d’Excellence de Gender Links. Dans cette même foulée, 140 hommes en lien avec les femmes sont formées afin de les sensibiliser, les engager aux fins d’un changement d’attitude vers une masculinité sensible au genre et positive vis-à-vis de la gent féminine.  Cette stratégie de lutte contre les VBG, en accompagnant les survivantes dans le programme d’entrepreneuriat, semble efficace. C’est même prouvé par le fait que l’indice de perception de la violence perçue par les bénéficiaires dans l’étude de référence, à mi-parcours et en fin du processus, soit considérablement réduite.

Comme issues face aux VBG, y compris le viol conjugal, GLM mise sur l’autonomisation économique des femmes, en particulier les victimes et les survivantes, vu que la dépendance économique des femmes ou filles vis-à-vis de leurs partenaires ou maris constitue l’une des principales causes des violences. Cette organisation propose également davantage d’implication des hommes, notamment les maris des victimes, dans les formations relatives à toutes les questions liées au genre. L’accompagnement et la prise en charge des victimes et survivantes s’avère aussi indispensable. « Il faut oser parler davantage de l’existence du viol conjugal dans les médias. Ces derniers devraient contribuer à la campagne contre cette forme spécifique de violence », suggère le GLM.

Pour information, la loi 2019-008 relative à la lutte contre les VBG considère le viol conjugal parmi les infractions. Selon son article 6, « tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur le conjoint ou sur la personne engagée dans une union, par violence, contrainte, menace est une infraction punie de 2 ans à 5 ans d’emprisonnement ainsi que d’une amende de 100 000 à 1 million d’ariary ». Une large dissémination de cette loi est ainsi indispensable, surtout au niveau des autorités locales.

 

 

 

 

 

 

 


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